Antoine PRUDON a eu sept enfants de deux épouses. À sa mort, trois lui survivent, et leurs intérêts ne vont pas dans le même sens.
Samedi 24 avril 1841 : six parents et un juge
Nous sommes le 24 avril 1841. À Cluny (71), le juge de paix Jean Jacques GAUDET reçoit Antoine PRUDON (SOSA 44), 41 ans. Sa femme, Marie LITAUDON, est morte quarante et un jours plus tôt (lettre L). Il est « tuteur de droit » de leurs deux enfants mineurs, « Antoine de seize ans, et Marie PRUDHON de huit ans » (Antoine en a dix-sept, mais passons). La loi veut pourtant un subrogé tuteur, pour veiller à leurs intérêts « lorsqu’ils seront en opposition avec les siens propres ». Alors Antoine a convoqué la parenté, trois par ligne.
Côté PRUDON, son frère cadet, lui aussi prénommé Antoine, le cousin Jacques PRUDHON et un Joseph PERAT, « cousin » lui aussi, mais par alliance (j’y reviens à la fin). Côté LITAUDON, les trois beaux-frères de la défunte : Pierre AUGOYAT, Jean ROBIN et Pierre VALLOT. Vote unanime : Jean ROBIN est nommé. Il choisit pour priser le mobilier Joachim CHACHUAT, maire de Bergesserin. Retenez ce nom. Sur les huit hommes présents, cinq signent (AD71, 4 U 893, n° 110). Et en bas de page, si je lis bien, une main a classé le dossier sous « Tutelle mineurs de feu ant.ne Prudon » : le père, bien vivant, est enterré d’avance !
Un mois plus tôt, le 22 mars 1841, Louis-Philippe promulguait la première loi sur le travail des enfants : pas de manufacture avant 8 ans, douze heures par jour au plus jusqu’à 16 ans. À Bergesserin, ni usine ni inspecteur : ici, la protection des enfants passe par ce conseil de famille.
Sept naissances, trois survivants
Ce procès-verbal m’a donné envie de compter les enfants, parce que deux, ce n’est pas le compte. Antoine a connu deux mariages et sept naissances. Avec Marie LITAUDON : Antoine (5 février 1824) ; Jeanne Marie (6 mai 1830), morte à 2 ans, 3 mois et 26 jours ; Marie (15 décembre 1832) ; un premier Benoît (11 avril 1835), mort quinze jours plus tard. Avec Marie MARTIN (SOSA 45, lettre M) : Benoît (28 mai 1843), mort à vingt jours ; un autre Benoît (30 septembre 1844), mon SOSA 22 ; Claude (5 juillet 1848).
Trois Benoît en neuf ans ! Le prénom passe de berceau en berceau. Le Benoît de 1843 meurt le 18 juin, à sept heures du soir, et c’est son père qui va le déclarer à la mairie le lendemain matin. Longtemps, je n’ai connu cette mort que par un silence : en 1854, à propos de la succession d’Antoine fils, le notaire ne compte que « ses deux frères consanguins » (AD71, 3 E 15259). Le registre de Bergesserin a confirmé ce que l’acte laissait deviner. Quinze mois plus tard, le nouveau-né du 30 septembre 1844 reçoit le prénom de son frère mort.
À la mort d’Antoine, le 7 septembre 1859, trois enfants restent « seuls habilités à se dire et porter héritier » (AD71, 3 E 12378) : Marie, Benoît et Claude.
Antoine fils : un calcul à trois étages
Antoine fils meurt célibataire le 7 janvier 1853, à 28 ans, au hameau de Montchanin, à Bergesserin. Il laisse sa moitié de la succession de sa mère : 3 390 francs. Qui hérite ? L’article 752 du Code civil décide, et il faut s’accrocher. Le père prend un quart. Les trois quarts restants se coupent en deux : une ligne maternelle, une ligne paternelle. Marie, seule du côté LITAUDON, prend toute la première ; dans la seconde, elle partage avec ses demi-frères Benoît et Claude.
Le notaire DELORME pose le calcul le 25 septembre 1858 (AD71, 3 E 12376) : 847,50 francs pour le père, 423,75 pour chaque demi-frère, 1 695 francs pour Marie, qui cumule les deux lignes. J’ai cru un moment tenir un lapsus : ma transcription donnait « quatre cent vingt-trois francs et quinze centimes » par demi-frère. Retour à l’image : le clerc a bien écrit « francs soixante & quinze centimes ». C’est moi qui avais sauté un mot, pas lui. L’addition, je l’ai refaite trois fois : elle tombe juste.

Marie : vendre, se marier, renoncer
En 1858, Marie a 25 ans, des droits dans les immeubles, des dettes héritées et un reliquat de tutelle à rendre à son père. Assistée de son oncle Jean ROBIN, toujours fidèle au poste, elle vend ses droits à son père, le 6 novembre 1858 : 4 875 francs, dont 4 000 payables en quatre annuités (lettre H). Le 25 janvier 1859, elle épouse Étienne CHÂTELET, huilier à Suin : cette créance est sa dot (AD71, 3 E 12377).
Sept mois après la noce, son père meurt, en laissant 6 776,45 francs de dettes, dont ses 4 000. Le 3 décembre 1859, Marie renonce à la succession au greffe du tribunal de Mâcon. Plus héritière, donc plus tenue des dettes ; toujours créancière. Petite énigme : le 5 mars 1860, la veuve déclare la succession au fisc et range encore Marie parmi les héritiers, « chacun pour un tiers » (AD71, 3 Q 12861). Le receveur n’était pas au courant, ou personne ne le lui a dit.
Sa belle-mère la paie en trois ans, par un emprunt et deux ventes (lettre F) ; pour la seconde, l’acheteur verse lui-même le prix à Marie : 700 francs le jour de la vente, puis 300 et 500 francs payables en décembre 1861 et 1862 (AD71, 3 E 12380) ; le dernier millier est versé le 23 décembre 1862 par le nouveau ménage DESCOMBES (AD71, 3 E 12408). Marie meurt sans enfant connu à Sivignon, le 8 novembre 1883, et ses 4 000 francs reviennent à ses demi-frères (lettre F).
Benoît et Claude : les fils du second lit
Orphelins de père à 14 et 11 ans, ils grandissent sous la tutelle de leur mère, avec pour subrogé tuteur le cousin Jacques PRUDON (lettre Q). Benoît, cultivateur aux Charrières, épouse en 1868 Antoinette DESCOMBES, la fille de son beau-père (lettre R), puis Marie SÉNÉGAL en 1887 : treize enfants en deux lits, décidément c’est de famille (lettre Y). Il meurt à Verzé en 1925, à 80 ans. Claude, tailleur d’habits puis facteur rural, épouse en 1871 Etiennette JOMAIN, couturière (lettre J), et meurt à Mâcon en 1890, à 41 ans.
Les cousins PRUDON-DELAYE
Le frère cadet d’Antoine, l’autre Antoine du conseil de 1841 (né le 4 septembre 1805, mort en 1861), a épousé Jeanne DELAYE en 1838 : d’où les « PRUDON-DELAYE ». Leurs quatre enfants, Joseph, Catherine, Claudine et Pierre, sont les cousins germains des orphelins. Le 8 décembre 1877, Catherine, veuve HUMBERT, rachète à sa mère et à ses frères la maison familiale de la Serpenteuse, pour 1 380 francs (AD71, 3 E 10740) : la maison reste dans la famille.
Ce qu’il me reste à trouver
Une énigme s’est résolue en route. Au décès du petit Benoît, en juin 1843, le premier témoin s’appelle Joseph PERAT, 40 ans, cultivateur. À son mariage, en 1833, il est écrit PERAT aussi. C’est bien le Joseph PRAT du conseil de famille : mêmes parents, Antoine et Pierrette BONNETAIN. Sa femme, Catherine PRUDON, est la fille de Jacques, un frère de Benoît PRUDON père : une cousine germaine d’Antoine. Voilà le « cousin » de 1841. Une voyelle de plus ou de moins, et un homme échappe aux index.
Reste la renonciation de Marie, que je ne connais que par les actes qui la citent : elle dort au greffe de Mâcon (série U), à localiser. Une idée pour la dénicher ?
Et chez vous, des fratries à prénom recyclé ? Mon record, c’est trois Benoît en neuf ans : qui dit mieux ? Dites-le-moi en commentaire !
Demain, dimanche 8 novembre, un bonus sur l’IA de la semaine ; lundi 9 novembre, lettre H : trois morts en dix-huit ans, et un seul acte pour solder le tout.


Beaucoup de prénoms qui se retrouvent plusieurs fois au sein d’une me^me adelphie dans ma famille néerlandaise.
Les règles d’attribution des prénoms sont assez codifiées, et ce jusqu’au XXe siècle : l’aîné porte le prénom du grand-père paternel, l’aînée celui de la grand-mère maternelle, le cadet le prénom du grand-père maternel, la cadette celui de la grand-mère paternelle… Ce qui donne des lignées d’homonymes (J’ai 6 Claes CLAESSEN de père en fils, par exemple, dans mon arbre) et, vu l’importante mortalité infantile, des prénoms qui « passent de berceau en berceau » (j’aime beaucoup cette expression !)
Par exemple, j’ai une « cousine » qui a eu 12 enfants entre 1832 et 1851, mais l’adelphie ne compte que 5 prénoms : 5 Cornelia, 2 Leendert, 1 Jacobus, 2 Maria et 2 Simon.
J’ai aussi mon ancêtre Elisabeth PAASSE qui a eu 14 enfants, dont 7 Klaas (prénom masculin) et Klaasje (sa variante féminine)…