D – DARGAUD Adrienne, la mère qui organise la transmission

Elle ne sait pas signer et n’a jamais hérité du moindre pré. Pourtant, à 71 ans, c’est elle qui décide du sort de toute la terre de la famille PRUDON. Faisons connaissance avec Adrienne DARGAUD.

Les Charrières, vendredi 10 décembre 1841

Nous sommes le vendredi 10 décembre 1841, aux Charrières de Bergesserin (71). Me Barthélémy DELORME a fait la route depuis Cluny et s’installe dans la maison de deux pièces que je vous ai décrite avant-hier (AD71, 3 E 12327). Trois personnes l’attendent. Adrienne DARGAUD (SOSA 89), 71 ans, veuve de Benoît PRUDON (SOSA 88), et ses fils, « tous deux seuls enfants dudit feu Benoît PRUDON » : Antoine l’aîné (SOSA 44), mon ancêtre, 41 ans, remarié depuis 38 jours, et Antoine le cadet, 36 ans, que l’acte nomme PRUDON-DELAY. Deux cultivateurs de Bergesserin, Claude BONNETAIN et Benoît JANIN dit Canonnier, serviront de témoins.

Adrienne va partager la terre de la famille entre ses fils, sans s’en réserver un seul pré. Pour comprendre cette scène, remontons cinquante-deux ans en arrière.

Une fille de laboureur (1789)

Adrienne naît à Bergesserin le 14 mai 1770, septième des onze enfants de Claude DARGAUD, laboureur, et d’Antoinette CHALUMET. Le 5 février 1789, à 18 ans, elle épouse Benoît PRUDON. Le notaire Étienne PHILIBERT vient déjà chez ses parents (AD71, 3 E 2399). Ils lui constituent « la somme de mil livres » : 240 livres tout de suite, vache comprise, le reste en huit termes annuels sans intérêts, de 1791 à 1798. Ces termes courent en pleine Révolution : en 1795, la livre cède la place au franc. Benoît reçoit la moitié des biens de ses parents (lettre C) et signe. Adrienne, ses parents et ceux du marié déclarent « ne sçavoir signer ».

Voilà toute sa fortune. En 1841, le notaire l’écrira sans détour : elle « ne possédait aucun immeuble au jour de son mariage et n’en a recueilli aucun, son apportionnement […] s’est borné aux mille francs qui lui avaient été constitués par son contrat de mariage ».

1830 : veuve, mais pas héritière

Benoît et Adrienne ont cinq enfants connus : Benoît (1791), Marie (1794), Antoine (1799), Antoine encore (1805) et Émiland (1808). Le père, maire de Bergesserin, meurt le 30 janvier 1830, quatre jours après avoir signé, en cette qualité, un acte de décès (lettre A). Adrienne a 59 ans.

Le jeudi 29 juillet, à un jour de la fin du délai de six mois, Antoine l’aîné déclare la succession au bureau de l’Enregistrement, « tant en son nom qu’en celui d’Antoine […] frère majeur » (AD71, 3 Q 4499). Deux héritiers, pas cinq : sauf oubli, Benoît, Marie et Émiland étaient déjà morts, sans enfants. Et Adrienne ? Le Code civil ne l’appelle pas à la succession de son mari : elle garde sa moitié de communauté, qui était déjà la sienne.

Le fisc retient la moitié de sept immeubles de communauté et une terre avec maison, propre à Benoît : 125 francs de revenu. Antoine déduit le quart que lui a donné son contrat de 1823, « reçu Royer » (lettre C) : reste une base de 1 875 francs, soit 18 francs 80 de droits. Neuf jours plus tard, il achète pour 3 000 francs de terres (lettre B). Puis viennent onze ans d’indivision : « La mère PRUDON et ses enfants ont joui du tout indivisément entr’eux et chacun déclare avoir perçu sa portion de revenu. »

Pourquoi donner plutôt que liquider ?

1841 est une année chargée chez les PRUDON : Marie LITAUDON meurt le 14 mars, Antoine épouse Marie MARTIN le 2 novembre. Trente-huit jours plus tard, sa mère fait venir le notaire. Coïncidence ? Peut-être pas, mais l’acte donne d’autres raisons, et c’est elle qui parle. Ses droits sont difficiles à fixer : la « Brosse Marechal », propre de Benoît, a été vendue pendant la communauté, et son prix a « tourné au profit de cette communauté ». Même le classement des biens varie : sept immeubles de communauté et un seul propre pour le receveur de 1830, six acquêts et sept propres pour le notaire de 1841. Or les propres sont taxés en entier, la communauté pour moitié, et la part d’Adrienne dépend de cette frontière. Pour tout démêler, il faudrait entrer dans « les ennuis et les longueurs de la liquidation ». Elle préfère donner à ses fils « la part et portion » qu’elle peut avoir, faire un seul partage, « éviter ainsi des morcellements qui toujours sont préjudiciables » et prévenir « toute discussion qui pourrait s’élever entr’eux après son décès ».

C’est une donation-partage : on donne et on partage d’un seul coup. Elle réunit ce qu’elle donne et ce que leur père leur a laissé : treize articles, 5,5 hectares, répartis en deux lots. Le notaire évalue ce qu’elle donne, reprises comprises, à 135 francs de revenu, soit 2 700 francs de capital. Elle solde aussi le quart de 1823 : elle attribue le lot de l’aîné pour « l’apportionner du quart par préciput dont elle l’a gratifié ainsi que son mari ». Le détail des lots, c’est pour la lettre P.

Elle donne tout, sauf son lit

Adrienne n’est pas naïve. Celui de ses fils chez qui elle vivra devra la « loger, nourrir, soigner tant en santé qu’en maladie » ; l’autre lui versera 60 francs par an, dès le 11 novembre 1842. Si elle préfère vivre seule, chacun lui devra 70 francs. Le tout est garanti par une hypothèque privilégiée.

Puis, tout au bout de l’acte, dans un paragraphe intitulé « Observation », surgit son lit : le bois, une garde-paille, une coëte en plume, deux traversins, quatre draps, deux couvertures, un ciel et des rideaux, estimé quarante francs, le prix de l’armoire à deux portes du cadet. Il est attribué à Antoine l’aîné « sous réserve en faveur de ladite donatrice de la jouissance pendant sa vie ». Elle donne la terre, les bêtes, les meubles, mais elle garde son lit. À 71 ans, on sait ce qui compte. Les deux fils, les deux témoins et le notaire signent. Pas elle : « enquise de signer a dit ne le savoir ».

Son lit, seul bien qu’elle garde, et sa signature qui manque. Donation-partage DARGAUD, minute de Me DELORME, 10 décembre 1841 – AD71, 3 E 12327. Reproduction : FDA.

Cinq ans de lit, puis la brouille ?

Adrienne profite de son lit cinq ans et trois mois : elle meurt à Bergesserin le 20 mars 1847, à 76 ans. Son pari, éviter toute discussion entre ses fils, a-t-il réussi ? En 1857, Antoine l’aîné écrit dans son testament que « Antoine PRUDON mon frère sera dépourvu de tout droit de leur subrogé-tuteur » (lettres Q et T). Que s’est-il passé entre les deux frères ? Les actes ne le disent pas, pas encore.

Pour vos recherches : la mutation par décès

Les déclarations de mutation par décès (AD71, série 3 Q) nomment les héritiers, donnent la date et le notaire du contrat de mariage, chiffrent les biens. Celle de 1830 ne cite que deux héritiers : les trois autres enfants d’Adrienne ont donc, selon toute vraisemblance, disparu avant le 30 janvier 1830 ; voilà ma fenêtre de recherche. Le préambule d’une donation-partage rend le même service : celui de 1841 cite les notaires de 1789 et de 1823.

Et vous, quelles sources croisez-vous pour dater la disparition d’un enfant entre deux actes ? Racontez-moi vos astuces en commentaire !

Demain, jeudi 5 novembre, lettre E : retour en 1824, avec le plus ancien achat d’Antoine que je connaisse, une terre au lieu-dit l’Étang.

Sources :

Archives départementales 71 (AD71) :
CM PRUDON*DARGAUD, 5/2/1789, Me PHILIBERT, 3 E 2399
CM PRUDON*LITAUDON, 1/4/1823, Me ROYER fils, 3 E 14010
Déclaration de mutation par décès de Benoît PRUDON, 29/7/1830, bureau de Cluny, 3 Q 4499
Vente CHACHUAT à PRUDON, 7/8/1830, Me PONDEVAUX cadet, 3 E 12295
Donation-partage DARGAUD, 10/12/1841, Me DELORME, 3 E 12327
Testament olographe d’Antoine PRUDON (22/5/1857, déposé le 30/10/1859), Me DELORME, 3 E 12378
Naissances et décès de la famille DARGAUD-PRUDON, d’après mon arbre
Lien sur Adrienne DARGAUD dans Geneanet : ici !

Author: Cyrille

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