Les actes parlent de pré, de terre et de verchère, mais où se trouvent-ils, ces lieux-dits ? Prenons la route de Bergesserin, actes en main.
Cluny, samedi 7 août 1830
Nous sommes le samedi 7 août 1830, dans l’étude de Me PONDEVAUX cadet, notaire royal à Cluny. À Paris, la révolution de Juillet vient de chasser Charles X et Louis-Philippe ne sera proclamé roi que dans deux jours. Ici, on parle de pré et de terre. Antoine PRUDON (SOSA 44), 30 ans, achète à Joachim CHACHUAT, maréchal-taillandier, et son épouse Pierrette BAUDOT quatre pièces pour 3 000 francs : un pré et une terre à Bergesserin, deux parcelles à Curtil-sous-Buffières (AD71, 3 E 12295).
Parmi les voisins cités dans l’acte, la « veuve de Benoît PRUDON ». Selon toute vraisemblance, sa mère Adrienne, veuve depuis 6 mois (vous vous souvenez, lettre A : Benoît PRUDON est mort en janvier). Une des terres vendues touche justement la sienne. Voilà le sujet de cette lettre B : avant de suivre Antoine d’acte en acte, il faut savoir où se trouvent ces terres. Le paiement est fixé au 11 novembre, jour de la Saint-Martin, terme habituel des comptes à la campagne.
Un village à une dizaine de kilomètres de Cluny
À une dizaine de kilomètres de Cluny, vers l’ouest-sud-ouest, vous voilà à Bergesserin : 720 hectares, 452 mètres d’altitude, 196 habitants en 2022. Au recensement de 1831, ils étaient 562, presque trois fois plus : à l’époque d’Antoine, le village déborde de monde. Sous l’Ancien Régime, la paroisse dépendait de l’abbé de Cluny, et l’église Saint-Loup est là depuis le XIIe siècle.
Les hameaux des actes
Dans les minutes, personne n’habite « à Bergesserin » tout court : le notaire précise le hameau. Les Charrières, c’est la maison PRUDON. En 1841, la donation-partage de la famille la décrit : « maison d’habitation ayant deux pièces, grenier au dessus, caves, grange, écuries, tecs-à-pourceaux, four, fournil, cour jardin aisances et dépendances », avec une terre attenante, le tout sur trente-deux ares (AD71, 3 E 12327). Deux pièces pour toute une famille ! En 1872, le partage la retrouve en « maison basse », et en 1887, Benoît PRUDON (SOSA 22) s’y déclare toujours « demeurant aux Charrières ».
À Montchanin vivent les JANIN. C’est là qu’Antoine et sa première épouse, Marie LITAUDON, sont domiciliés en janvier 1828, alors que leur contrat de 1823 les obligeait à « résider et vivre avec les donateurs », c’est-à-dire les parents d’Antoine. Pourquoi ? L’acte ne le dit pas. Chameutre abrite Jacques PRUDON, le parent qui se portera caution pour Marie MARTIN en 1860. Quant à Champloi, c’est de là que venaient déjà les cousins PRUDHON dits Andreil de 1656 (lettre A).
Les voisines et les villes du droit
Les actes débordent vite sur les communes voisines. La Chapelle-du-Mont-de-France, à moins de trois kilomètres, est la patrie de Marie LITAUDON : sa famille y tient le domaine des Baudras, où le notaire se déplace en avril 1823 pour son contrat de mariage. Curtil-sous-Buffières apparaît dès 1827 : Antoine y achète en juin 1827 une pâture d’environ seize ares, pour 160 francs. Puis viennent Trivy, Suin, Blanot…
Et il y a les villes du droit : Cluny, où l’on passe devant le notaire, Dompierre-les-Ormes, pour Me ROYER fils, Mâcon pour le tribunal. En 1789, Bergesserin avait même son notaire royal, Me Étienne PHILIBERT. Suivre une famille, c’est suivre ses notaires (lettre N).
Propriétaire cultivateur : acheter, regrouper
Antoine est « propriétaire cultivateur » : il possède la terre qu’il travaille, à la différence du fermier. Entre 1824 et 1841, le couple fait sept achats, soit 5,3 hectares pour 8 520 francs (environ 16 francs l’are). Les régimes passent (Restauration, Monarchie de Juillet), la logique reste : rassembler autour de la maison. Dans le même temps, on revend les terres héritées par Marie LITAUDON à La Chapelle, de l’autre côté de la limite communale. Les prix disent la logique : environ 1 100 francs l’hectare pour les Charrières en 1830, mais 842 pour les pièces de La Chapelle, en pente et séparées par un ravin, et à peine 550 pour le pré et la terre de la Saigne au Gras, vendus en avril 1830, payables en quatre ans. Des pièces dispersées contre un bloc d’un seul tenant : on y reviendra aux lettres K et V.
La coupée de Mâcon et autres mots
Autant vous prévenir : lire ces actes, c’est apprendre une langue. Le 12 novembre 1830, pour une vente à Claude DARGAUD, le notaire écrit : « soixante trois ares, trente et un centiares ; (ou seize coupées à l’ancienne mesure de Mâcon) ». Une petite division, et voilà la coupée de Mâcon : environ 3,96 ares. Six mois plus tôt, le 30 avril 1830, le même Me PONDEVAUX cadet compte « vingt coupées à l’ancienne mesure de Tournus » pour 95 ares : 4,75 ares la coupée. Deux coupées, deux villes, chez le même notaire (AD71, 3 E 12294). Le système métrique existe depuis la Révolution, mais la loi du 4 juillet 1837 ne l’imposera comme seule mesure légale qu’à partir du 1er janvier 1840 : en 1830, on jongle avec les deux.
Le vocabulaire est du même tonneau. La verchère, terre attenante à la maison, les chenevières où pousse le chanvre, les pâtis et paquis où l’on mène les bêtes, le molard, petit talus qui sert de limite, la teppe communale, terrain commun aux habitants. Et le taillis de la pousse d’un an : payé 800 francs en 1838, revendu 460 en 1860. Ces quatre mots (un bois coupé l’année d’avant) expliquent sans doute une bonne part de la baisse.

Pour vos recherches : le cadastre napoléonien
Pour replacer ces biens sur le terrain, l’outil est le cadastre napoléonien (AD71, série 3 P) : plan parcellaire, état de sections, matrice. Cherchez le nom dans la matrice, relevez les numéros, situez-les sur le plan, puis croisez avec les voisins cités dans les confins : quand un lieu-dit a disparu, ce sont eux qui vous y ramènent.
Et vous, avez-vous déjà croisé une mesure d’Ancien Régime dans vos actes ? Racontez-moi en commentaire !
Demain, mardi 3 novembre, lettre C : place aux contrats de mariage.

