E – L’Étang de 1824 : le premier achat d’Antoine

Treize ares, soixante francs, un samedi de mai : le plus ancien achat d’Antoine PRUDON que je connaisse tient en quelques lignes. Trente-quatre ans plus tard, la parcelle est toujours dans la famille, estimée cent francs.

Cluny, samedi 29 mai 1824

Louis XVIII règne encore, pour moins de quatre mois : il mourra le 16 septembre. Ce samedi-là, Antoine PRUDON (SOSA 44) pousse la porte de l’étude de Me Marcel Marguerite PONDEVAUX, le cadet, au bout de la dizaine de kilomètres qui séparent Bergesserin de Cluny (lettre B). Il a 24 ans et cinq mois. Il est marié depuis treize mois avec Marie LITAUDON, père depuis le 5 février d’un petit Antoine. Pourtant, le notaire ne voit en lui que « fils de Benoît, cultivateur » : son contrat de mariage l’oblige à « résider et vivre avec les donateurs », ses parents (lettre C).

Face à lui, Benoît AUGOYAT lui vend « une pièce de terre située au territoire de Bergesserin, lieu-dit L’Étang, contenant environ troize ares ». Marie n’est pas nommée : pour un achat qui entre dans la communauté, le mari agit seul (lettre F). Attention au notaire : ce PONDEVAUX-là n’est ni l’aîné de Cluny, ni celui de Dompierre (lettre N).

Une parcelle prise en tenaille

L’acte nomme les voisins, et ils parlent. Au matin, Jean LABORIER ; au midi et au nord, « les terres de Benoît PRUDON père de l’acquéreur » ; plus au nord, une portion du pré de François CHAPUIS ; à l’ouest, « une terre des héritiers de Marie PRUDON veuve MARTIN ». Les terres du père d’Antoine (SOSA 88) serrent donc la parcelle des deux côtés. J’y vois une logique de voisinage : arrondir ce qui entoure déjà la famille plutôt que s’établir ailleurs. C’est une hypothèse, l’acte ne dit rien des intentions.

Attention aux homonymes. En 1841, le partage d’Adrienne DARGAUD (lettre D) attribue à Antoine « une terre appelée l’Étang » de quarante ares. Même lieu-dit, même nom de voisin (François CHAPUIS), mais peut-être une autre parcelle, avec d’autres confins.

Soixante francs, comptant

Le prix tient en une ligne : soixante francs, « payé à l’instant en monnaie du cours actuel », avec quittance. Les frais sont pour Antoine. Il entre « de suite en jouissance », sans qu’aucune « portion colonique » (une part de récolte) soit retenue au profit du vendeur, et paiera l’impôt à partir du 1er janvier suivant.

Le prix : soixante francs, payés à l’instant. Vente AUGOYAT à PRUDON, minute de Me PONDEVAUX cadet, 29 mai 1824 – AD71, 3 E 12281. Reproduction : FDA.

Soixante francs, c’est à peu près le prix d’une vache. Parmi les meubles que ses parents lui donnent en 1823, une vache est estimée 48 francs ; onze jours après l’achat, à Montchanin, on en prise une à 60 francs (lettre J). À 4,60 francs l’are, c’est la terre la moins chère de la série de ses achats (lettre K).

Qui est Benoît AUGOYAT ?

Le vendeur tient sa terre de « Claude AUGOYAT son père décédé cultivateur ». L’acte n’en dit pas plus, et je ne sais encore rien de cette famille AUGOYAT de Bergesserin. Le nom revient pourtant sept ans plus tard : le 10 février 1831, Antoine et Marie vendent un quart de pré à un AUGOYAT de La Chapelle-du-Mont-de-France, pour 900 francs (Me ROYER, AD71, 3 E 14018). Même nom, deux communes voisines : un lien est possible, mais aucun acte ne l’établit.

Cent francs, trente-quatre ans plus tard

Le samedi 25 septembre 1858, la liquidation de la communauté PRUDON*LITAUDON (lettre H) range « terre l’Étang de treize ares » en tête des acquisitions, « estimée valeur vénale cent francs ». À 7,70 francs l’are, c’est l’estimation la plus basse de la liste, où les autres terres vont de 15 à 28 francs l’are (calculs de ma main). Six semaines plus tard, le 6 novembre, Marie PRUDON cède à son père, par licitation, sa part de ces acquêts, l’Étang en premier : ce qu’elle tient de sa mère, Marie LITAUDON, et de son frère Antoine, le bébé de février 1824, mort le 7 janvier 1853.

L’inventaire après décès d’Antoine, le 31 octobre 1859, cite la vente de 1824 en tête de cinq actes d’achat : « une terre dite l’étang, sur Benoît AUGOYAT de Bergesserin ». Sans le prix. C’est l’acte lui-même, commandé aux Archives, qui m’a appris les soixante francs.

Après 1859, la piste se brouille. La déclaration de mutation par décès de 1860 ne nomme plus d’Étang, peut-être noyé dans un bloc de « 215 ares ». Le partage de 1872 cite bien un Étang, « Pré & pâture l’Étang » de 35 ares (section E, n° 381), mais ses voisins, le pré Clouzeau (issu des CHACHUAT) et la famille JANAN, rappellent ceux de l’Étang de 1841, pas ceux de 1824. Que sont devenus les 13 ares d’Antoine ? Je ne le sais pas encore.

Pour vos recherches : le lieu-dit ne suffit pas

Une même terre change de contenance d’un acte à l’autre (13, 40 puis 35 ares ici) et un même lieu-dit en abrite plusieurs. Avant de rattacher une parcelle à un acte, comparez les confins, puis cherchez-la sur le cadastre napoléonien.

La suite : quatre achats, quatre samedis

Antoine ne s’arrête pas là. Le 9 juin 1827, à Dompierre-les-Ormes, il achète à Claude LUZY et Justine DARGAUD une pâture et une petite terre d’environ seize ares à Curtil-sous-Buffières : 160 francs, versés à leur créancier Philibert DORILLAT (lettre O). Le 5 janvier 1828, le couple paie comptant 500 francs la moitié du Cloux Boiraud, environ 36 ares à La Chapelle-du-Mont-de-France (lettres J et K). Le 7 août 1830, ce sont 3 000 francs pour plus de deux hectares et demi (lettre B). Dans les actes de 1827 et 1828, Antoine n’est plus « fils de Benoît » : il est « propriétaire cultivateur ».

Les quatre actes sont passés un samedi. Sur les sept achats que je lui connais entre 1824 et 1841, six le sont ; le septième, le 21 février 1841, tombe un dimanche. Jour de marché à Cluny ? Pas si simple : l’acte de 1827 est passé à Dompierre-les-Ormes.

Quel jour se tenait le marché à Cluny, et à Dompierre-les-Ormes, sous la Restauration ? Et vos ancêtres, achetaient-ils eux aussi toujours le même jour de la semaine ? Dites-le-moi en commentaire !

Demain, vendredi 6 novembre, lettre F : Marie LITAUDON, absente des actes de 1824 et de 1827, nous apprend ce que le Code civil permet, et interdit, aux femmes mariées.

Sources :

Archives départementales 71 (AD71) :
Vente AUGOYAT à PRUDON, 29/5/1824, Me PONDEVAUX cadet, 3 E 12281
Vente LUZY*DARGAUD à PRUDON, 9/6/1827, Me ROYER fils, 3 E 14014
Vente JANIN*PARIAUD à PRUDON*LITAUDON, 5/1/1828, Me PONDEVAUX cadet, 3 E 12289
Vente CHACHUAT*BAUDOT à PRUDON, 7/8/1830, Me PONDEVAUX cadet, 3 E 12295
Vente PRUDON*LITAUDON à AUGOYAT, 10/2/1831, Me ROYER fils, 3 E 14018
CM PRUDON*LITAUDON, 1/4/1823, Me ROYER fils, 3 E 14010
Inventaire après décès de Marie JANIN, 9/6/1824, Me PONDEVAUX aîné, 3 E 10871
Donation-partage DARGAUD, 10/12/1841, Me DELORME, 3 E 12327
Liquidation du compte de tutelle, 25/9/1858, Me DELORME, 3 E 12376
Licitation entre Antoine PRUDON et sa fille Marie, 6/11/1858, Me DELORME, 3 E 12376
Inventaire après décès d’Antoine PRUDON, 31/10/1859, Me DELORME, 3 E 12378
Déclaration de mutation par décès d’Antoine PRUDON, 5/3/1860, bureau de Cluny, 3 Q 12861
Partage PRUDON, 21/5/1872, Me CARRÉ, 3 E 12416
Naissances, mariage et décès d’Antoine PRUDON et de ses enfants, d’après mon arbre
Lien sur Benoît PRUDON dans Geneanet : ici !

Author: Cyrille

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