Deux séries de registres parties en fumée, quatre mois de courriels, une délibération municipale votée à l’unanimité. Après Noël, je pars dans la Mancha consulter ce qui reste.
Membrilla, mardi 29 décembre 2026 : rendez-vous à 10 heures
Nous serons le mardi 29 décembre 2026. À 10 heures, la porte de l’archive municipale de Membrilla (province de Ciudad Real) s’ouvrira pour moi, pour trois heures seulement. Le lendemain, même heure, même durée. Autour, deux journées aux archives provinciales de Ciudad Real, réservées les 28 et 29. Un Noël entre les liasses, en somme.
Ce que je viens chercher ? La famille de mon compagnon : les MÁRQUEZ ARIAS, SERRANO RUIZ DE ELVIRA, MARTÍN DE LA LEONA MUÑOZ, MÁRQUEZ TORRIJOS… et un personnage qui me fascine, Andrés SERRANO CRESPO-MANZANARES. Né vers 1874 à Membrilla, il est cantaor et guitariste à Madrid dès les années 1910 ; il passe même à l’antenne d’Unión Radio le 13 septembre 1925. Il meurt au village le 5 mars 1957. Entre les deux, presque rien.
1936 : le trou noir
Pourquoi presque rien ? Parce qu’à Membrilla, les sources habituelles du généalogiste n’existent plus. Les registres paroissiaux et ceux de l’état civil ont disparu pendant la guerre civile, entre 1936 et 1939. L’église Santiago el Mayor est elle-même incendiée pendant le conflit. Baptêmes, mariages, sépultures, naissances, décès : tout ce qui permet d’ordinaire de remonter une génération après l’autre est parti en fumée.
Eh oui, c’est le cauchemar classique de la généalogie espagnole, et bien des villages de la Mancha ont connu le même sort. Il faut donc ruser : retrouver les mêmes personnes dans d’autres papiers, ceux qui ont échappé aux flammes.
Chercher ailleurs : les papiers de la mairie
Une mairie produit une quantité étonnante de listes nominatives. En septembre, l’archiviste de Membrilla, doña Tomasi, m’a envoyé l’inventaire de son fonds. Je m’attendais à un gros PDF. Il fait… une page A4, annotée à la main. On y trouve des padrones de habitantes (recensements nominatifs, foyer par foyer, avec âges et professions), des censos de población, les actes de la Junta Municipal del Censo, et un registre des enterrements du cimetière tenu depuis 1915. De quoi reconstituer des familles entières, si les liasses couvrent bien les années 1890-1936 qui m’intéressent.
Aux archives provinciales, le programme est tout aussi chargé : les listes électorales publiées dans les suppléments du Boletín Oficial de la Provincia (au moins de 1890 à 1902), jamais numérisés, et les protocoles notariaux de Membrilla, conservés de 1691 à 1886. Les index se consultent en salle, et seulement en salle.
Quatre mois de courriels
Tout a commencé en août. Première surprise : les archives espagnoles répondent vite et aimablement, souvent en vingt-quatre heures. Deuxième surprise, moins agréable : ici, on ne cherche pas pour vous. Les archives diocésaines de Mondoñedo comme celles de la Villa de Madrid me l’ont dit poliment, la recherche généalogique est « un travail personnel ». De plus, une généalogiste professionnelle (Murièle du site Des racines et des actes), mandatée pour retrouver Andrés à Madrid, a fait chou blanc.
Restait donc à y aller. Pour consulter l’archive de Membrilla, il faut une instancia : une demande officielle déposée sur la sede electrónica de la mairie, avec les dates souhaitées et le détail des documents. Simple ? Sauf que la sede exige Cl@ve, l’identifiant numérique espagnol, qui suppose un DNI ou un NIE. Je n’ai ni l’un ni l’autre. Et la connexion avec une identité européenne ? Refusée, elle aussi.
Le sésame : le registre électronique commun
La solution s’appelle le Registro Electrónico Común (REC), un guichet unique de l’administration espagnole qui accepte les identités numériques européennes reconnues au titre du règlement eIDAS : itsme ou la carte eID pour les Belges, FranceConnect+ pour les Français (avec l’Identité numérique La Poste). On choisit l’administration destinataire par son code DIR3, on remplit l’objet, l’exposé et la demande, on joint un PDF, on signe. La demande part par voie officielle et vaut exactement un dépôt sur la sede de l’organisme : c’est l’article 16.4 de la loi 39/2015.
Je l’ai testé fin septembre pour des listes électorales de Barreiros, en Galice : les scans sont arrivés un jour ouvrable plus tard ! Le 1er octobre, j’ai déposé ma demande pour Membrilla. Le 14, la Junta de Gobierno Local, le conseil restreint du maire, en a délibéré en séance extraordinaire. Point 12 de l’ordre du jour : ma visite. Adoptée à l’unanimité, sans amendement : les 29 et 30 décembre, de 10 heures à 13 heures. Je n’aurais jamais imaginé qu’un conseil municipal vote un jour sur mes recherches.
Rendez-vous en janvier
Combien de liasses m’attendent ? Les photos seront-elles autorisées ? Andrés apparaîtra-t-il dans un padrón, une guitare pour toute profession ? Réponse début janvier.
Et vous, avez-vous déjà contourné des registres détruits ? Par quels papiers ? Dites-le-moi en commentaire !
